Les huissiers

Ce texte est paru dans l'Itinérant, numéro du 1er au 7 juillet 2002

"Les huissiers !", j'ai pensé quand j'ai entendu les coups à la porte. Des coups brutaux, sans complicité, sans tendresse. Des coups.
Derrière ma tête le radio réveil indiquait en rouge O6h 52. Même pas 7 heures… Non, les huissiers ne passent pas si tôt. Et puis, mes contraventions avaient dû être amnistiées. Le nouveau président l'avait bien dit dans son programme : rétablissement de la peine de mort, pas d'amnistie, sauf pour les PV.
SAUF POUR LES PV.
C'étaient d'anciens PV qui dataient du temps où mon mari était encore vivant. Nous avions une vieille Ford avec laquelle nous allions à la campagne les jours d'été. Pour aller travailler c'était pratique aussi, vu qu'il changeait tout le temps de chantier, et que c'était toujours dans des banlieues avec un autobus toutes les demi-heures. Le problème c'était de la garer. Une fois sur deux, il ne trouvait pas de place, alors forcément…et puis il y avait eu l'accident, un glissement de terrain imprévisible avaient dit les experts, mon mari était mort ; j'avais vendu la voiture, les contraventions étaient restées. Je recevais une lettre recommandée de temps en temps, avec une injonction de paiement. Un jour, une dame était venue, une huissier, elle avait pris note de " mes biens ", je m'attendais tous les jours à ce qu'ils viennent les chercher mais les mois avaient passé sans que j'ai de nouvelles. Et maintenant, c'était l'amnistie donc les huissiers ne viendraient pas emporter " le lot de livres " hérités de ma mère, ni surtout la télévision grand écran dont j'avais fait l'achat après la vente de la voiture, et qui était désormais ma seule compagnie.
Une nouvelle série de coups secoua ma porte, coupant court à mes réflexions. J'enfilai précipitamment un peignoir en criant : " J'arrive ! ".
Deux hommes en blouson de cuir noir se tenaient debout sur le seuil. Le plus petit avait un peu de ventre et son blouson remontait. Il fit un pas en avant, m'obligeant à reculer dans le couloir.
- Vous avez été prévenue par courrier que, vu les difficultés de logement auxquels sont confrontés les Français, tous ceux qui ont un père ou une mère non français seront reconduits dans les meilleurs délais dans le pays d'origine du parent étranger dont il est issu, déclara-t-il d'une voix froide et mécanique. Veuillez vous préparer rapidement.
J'avais comme tout le monde reçu la déclaration de notre président. Elle avait en plus été diffusée dans toutes les radios, toutes les chaînes de télévision et même sur les chaînes internes des grands magasins, usines, écoles etc…
Moi, je suis femme de service au Collège Gérard de Nerval. Née de mère alsacienne et de père inconnu… Où donc prétendait-il me conduire ? J'ouvris la bouche pour dire…, mais dire quoi ?
Je me souvenais bien du jour où j'avais reçu cet avis. Quand j'étais arrivée au collège, je n'osais pas trop regarder les collègues, je me demandais si elles l'avaient reçu aussi. J'étais la seule française de France de l'équipe alors mais le directeur était entré dans notre vestiaire et il avait lu le communiqué. Naïma avait éclaté en sanglots.
J'avais envie de lui dire " T'auras qu'à venir chez moi ". C'est vrai, je l'aimais bien, moi Naïma, seulement avec son mari et ses 3 enfants dans mon 18m2, ça allait faire juste ! Surtout que son mari était clandestin. Son poste d'employé de surface lui avait été repris au bénéfice d'un chômeur français quelques semaines plus tôt et il avait par le même coup été inscrit comme indésirable. Il avait alors un mois pour quitter le pays et aller où bon lui semblait, mais au lieu de jouir de sa liberté, il avait préféré se cacher auprès de sa femme et de ses enfants. S'il était courageusement parti, comme l'avait alors conseillé notre président à tous ceux qui comme lui n'avaient plus de place sur notre territoire, il aurait peut-être pu, aujourd'hui où sa femme perdait son logement, l'accueillir dans un bel appartement tout neuf, mais il était resté lâchement caché et voilà le résultat ! Je me mordais les lèvres en tapotant le dos de Naïma qui pleurait toujours dans mes bras. Le directeur était reparti.
Maria hochait la tête de droite à gauche en un mouvement continu. Ses lèvres bougeaient sans qu'aucun son n'en sorte. Ou bien quelque chose comme : " C'est pas possible, c'est pas possible ! "
Elle avait voté pour ce nouveau président qui promettait de rétablir en France ces valeurs qu'elle avait toujours scrupuleusement respectées : l'honnêteté, le travail bien fait, la propreté… Jamais elle n'avait volé une minute à son patron, laissé derrière elle un carrelage mal lavé, mesuré ni économisé sa peine. De père et de mère portugais, elle avait pris la nationalité française et elle avait fièrement voté pour une France nouvelle où tout le monde deviendrait comme elle. Et maintenant voilà que son cher président voulait la renvoyer au Portugal !
Les premiers temps on s'était réjoui de voir dénoncer la corruption de tous ces notables qui nous faisaient depuis si longtemps la loi et la morale. Notaires de village, avocats véreux, fonctionnaires inutiles… on applaudissait des deux mains à voir disparaître dans la honte tous ces parasites. On s'étonnait parfois de voir embarqué dans le lot un médecin dont on avait toujours apprécié le dévouement et l'attention, mais enfin… s'il n'y avait pas tant de médecins, il n'y aurait sans doute pas tant de malades ! Tous ces dépressifs, ces drogués, ces sidaïques..
Oui, les premiers temps, il faut bien l'avouer, on était plutôt content. Même moi qui n'avais pas voté pour lui. Il n'y avait plus de SDF à traîner dans les rues avec leurs chiens qui me faisaient toujours un peu peur. Plus d'ivrognes sur les bancs du métro, avec cette odeur d'urine et de vinasse. Plus de films affreux sur les guerres, les enfants maltraités, la prostitution et tout ça.
J'avais poussé la porte de ma chambre pour m'habiller. J'étais encore en soutien-gorge. La tête et un bras dans mon pull-over quand le gros petit homme l'ouvrit brutalement en criant : " Plus vite, plus vite ".
Je fourrais en boule les premiers vêtements qui me tombèrent sous la main. Sur le dessus de mon sac, il y avait un petit slip rouge avec un cheval brodé en fil doré que j'enfouis pudiquement sous une chemise. L'homme n'y prêta pas attention. Il se contentait de répéter : " Plus vite, plus vite " sans rien regarder. Il ne me donna pas le temps de préparer une trousse de toilettes. Juste celui de jeter une brosse à dents, sans dentifrice, et un morceau de savon en vrac au milieu des vêtements. A peine me laissa-t-il enfiler une paire de chaussures avant de m'entraîner à l'extérieur. Le répondeur n'était pas mis, je n'avais pas pris mon téléphone portable ce que je regrettais amèrement en descendant l'escalier entre les deux hommes. Mais de toutes façons qui aurais-je pu prévenir ?
Personne n'avait pu empêcher que Naïma, Maria et les autres soient renvoyés dans le pays de leurs parents.
- Où m'emmenez-vous ? réussis-je à balbutier.
- Vous le savez mieux que nous, rétorqua le plus grand.
Je le regardais sans comprendre.
Une petite camionnette nous attendait devant la porte, une sorte de " panier à salade " comme on disait autrefois. Je me demandais bien pourquoi d'ailleurs. La question saugrenue et inutile recouvrit une seconde les autres.
Quelques personnes se trouvaient déjà à l'intérieur, l'air aussi étonné que moi.
- Silence, aboya une sorte de géant assis au fond du car écrasant le timide " bonjour " que j'avais balbutié à l'intention de mes compagnons d'embarquement, quoique le jour ne s'annonce pas vraiment bon.
Embarquement pour qui ? Pour quoi ? Pour où ?
Je n'osais plus ouvrir la bouche. Eux non plus apparemment. Je remarquais une jeune femme brune au beau visage d'eurasienne. Elle avait la lèvre ouverte, comme si un froid extrême l'avait gercée à sang, ou qu'un revers de main brutal était venu heurter sa bouche.
Il n'y avait presque pas de circulation à cette heure matinale. En fait, il n'y en avait guère non plus dans la journée depuis que seuls les commerçants et les membres de Notre France étaient autorisés à circuler.
De cette mesure aussi , nous nous étions félicités… les écologistes la réclamaient depuis longtemps mais qui avant notre président aurait pu l'imposer ?
La camionnette s'arrêtait. Un nouvel arrivant était poussé à l'intérieur, il nous regardait avec cet air étonné, interrogatif que je devais avoir en montant. Nous détournions les yeux, honteux de ne pouvoir lui répondre. Un homme âgé, plus guère de cheveux, gris quant à ce qu'il en restait, demanda l'autorisation de sortir un instant pour se soulager. La brute le regarda sans répondre. L'homme fit mine de se lever, l'autre le rassit si violemment qu'on entendit quelque chose craquer, l'os du bras ou du coccyx ?
- On ne bouge pas, grogna notre gardien.
Le camion démarra. Le vieil homme grimaçait de douleur. La jeune eurasienne à la lèvre fendue lui jeta un regard de commisération.
Bientôt il fallut se lever pour laisser monter les nouveaux arrivants. Et puis se serrer. On ne pouvait presque plus respirer. Notre gardien restait seul assis au fond, près d'une petite fenêtre grillagée qui semblait communiquer avec l'avant du camion.
- C'est complet ! cria-t-il après l'enfournement d'un dernier passager. Depuis longtemps je ne savais plus de quel sexe, de quel âge étaient les nouveaux arrivants. La tête écrasée contre le dos d'un homme, je sentais dans mes reins le ventre d'un inconnu. Une odeur tiède d'urine s'était répandue dans la cabine. Le vieil homme de tout à l'heure, peut-être, qui n'avait pu se retenir plus longtemps. Ou un enfant, car il était monté des enfants depuis mon arrivée, effarés, silencieux, ravalant leurs larmes et leur peur.
Après plusieurs arrêts où la porte ne s'ouvrait plus, des feux rouges sans doute, le camion prit de la vitesse et fila sans plus aucune pause. On roula des heures. Combien ? je ne pouvais bouger pour regarder ma montre. Des fourmis me couraient dans les pieds. Je commençais à avoir faim mais je n'avais rien apporté à manger. Mes camarades non plus apparemment. Quand bien même certains auraient-ils quelque chose, il était impossible de bouger un doigt. J'aurais voulu qu'un demi-sommeil, un abrutissement bienfaisant m'engourdisse, mais des picotements, sueurs, douleurs diverses, crampes, ankyloses me tenaient impitoyablement éveillée. La chaleur s'intensifiait sous la tôle. Un courant d'air chaud arrivait de l'avant où notre gardien semblait somnoler. Je sentais la caresse légère de l'air qui se perdait dans la moiteur étouffante de la cabine. Puis il me sembla que l'air était moins chaud. Sous nos yeux envieux, le gardien s'apprêtait à dévorer un second sandwich quand soudain il parut se raviser, renfourna dans son sac le sandwich à peine entamé et se redressa. Le camion ralentit, s'arrêta et les portes s'ouvrirent. Nous descendîmes, nous dégringolâmes plutôt en désordre les uns par dessus les autres, au pied du camion.
Il faisait encore jour. Le soleil couchant s'orangeait lourdement derrière un rideau d'arbres. Le ciel violaçait, l'air frais pénétrait nos poitrines. Plusieurs d'entre nous avaient souillé leurs jupes et pantalons.
Une fusée à trois étages était plantée au milieu d'une clairière.
D'autres camionnettes comme la nôtre continuaient d'arriver. Un camp immense entouré de grillages ouvrait ses portes, surmontées de l'inscription " Camp de transit ".
Je regardais tour à tour la fusée et l'entrée du camp. Peu à peu la lumière se fit dans mon esprit. Je profitais d'un certain relâchement de la surveillance depuis que nous étions sortis de la camionnette pour demander à mon voisin le plus proche :
- Vous êtes un enfant naturel ?
Comme il me regardait interloqué sans répondre, j'insistais : " De père inconnu ? " Il approuva lentement, avec un regard chargé de surprise et d'incompréhension.
Je me tournais vers une jeune femme qui me suivait.
- Père inconnu ?
- Comment le savez-vous ? me répondit-elle.
Il y a plusieurs chemins vers l'inconnu, la mort en est un, les fusées en sont un autre…Nous allions être réexpédiés vers cet inconnu d'où nous venions, comme Naïma, Maria et les autres avaient été renvoyés dans leur pays miné de guerre ou de pauvreté… je ne sais quel sort était le plus enviable…

 

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