L'écriture, lieu de rencontrel
Cet article a été publié dans le numéro 5/6 de la revue BIBLIOthèques (décembre 2002)

 

" Vivre n'est pas nécessaire, il est nécessaire de naviguer ". Marie-Florence Ehret, écrivain a fait sienne cette devise des Argonautes. Auteur d'une douzaine de livre pour tous âges, actuellement en résidence dans la Haute-Marne, elle anime des ateliers d'écriture auprès des publics éloignés de la lecture, enfants, illettrés, jeunes détenus. Autant d'occasions de voyages dans la langue, lieu de l'identité, espace littéraire et de rencontre.


Qu'est-ce qu'un livre ?
Je regarde tous ceux qui m'entourent à l'instant amicalement, un livre : un ensemble de pages, une couverture où figurent le titre, l'auteur, l'éditeur, des couleurs, une image… Des mots qui composent un récit, une histoire, des pensées, des sensations, des descriptions. La trace d'un acte, le produit d'un travail, celui de l'auteur mais aussi celui de l'éditeur, de l'imprimeur, du maquettiste. A travers les mots, dans les mots, s'inscrit une voix, un rythme, quelqu'un qui a écrit. Est-il mort ou vivant ? Cela ne change rien à l'ordonnance des mots. A-t-il écrit dans la langue que je lis ou dans une autre ? Y a-t-il un traducteur entre nous ? Je n'y pense pas, je lis comme si j'accueillais au plus intime de moi-même, dans mon jardin secret cet hôte étrange et immortel qu'est l'écrivain.

Depuis longtemps s'est ouvert en moi le chemin par où entre mon hôte, le chemin de la lecture. Il s'est enrichi au fil des années, jusqu'à être aujourd'hui comme une allée au milieu d'une forêt que je partage avec tant d'autres lecteurs, sans perdre pourtant un pouce de ma souveraineté ! Le livre redevient en chaque lecteur l'arbre qui lui a donné matière, arbre mental à l'ombre duquel on peut se parler, se rencontrer, se découvrir.
Les ateliers d'écriture que je mène régulièrement depuis une quinzaine d'années ne sont qu'un autre chemin vers la même forêt.

Si la lecture a été ma passion dès le plus jeune âge, si les livres m'ont paru souvent plus habitables que le monde réel, je ne pouvais pas imaginer que l'écriture puisse un jour m'appartenir. Et pourtant elle est aujourd'hui mon territoire, le lieu même où j'invite l'autre, les autres, tous les autres à me rencontrer, à se rencontrer eux-mêmes, à se rencontrer entre eux.
Elle m'appartient. Elle appartient à tous.
C'est de cela que je viens témoigner.

L'invitation à écrire

Chaque rencontre est une aventure différente, mais chacune à sa façon conduit à ce partage de l'expérience qui fonde toute relation entre les êtres.
Je voudrais illustrer mon affirmation par quelques exemples. Commençons juste après la Maternelle, dans une école primaire de la ZEP de Melun, dans le cadre de l'opération " L'Ami littéraire " menée depuis des années par la Maison des Ecrivains.
Les petits, des CP qui ne savent pas encore écrire, ont accueilli toute l'année cette écrivain qui venaient parler avec eux, écrire sous leur dictée des poèmes d'objets rouges, de rêves à faire peur, qui leur lisait des poèmes rigolos, de Queneau, de Tardieu ou d'autres, que l'on imitait ensuite, qui partageait en somme avec eux ses plaisirs et ses curiosités du moment.

Un matin, je suis arrivée avec le catalogue d'une exposition. Les tableaux exposés représentaient des " écritures magiques " ainsi que les avaient nommés l'écrivain Franck André Jamme, qui avait organisé cette exposition. Il s'agissait, expliquait-il dans un texte préalable (un très beau texte soit dit en passant) d' " écrits " réalisés par les membres d'une tribu analphabète de l'Inde profonde, les Korwa. Bientôt, nous étions tous à quatre pattes dans la salle de gymnase, avec de grandes feuilles A3 et des feutres épais.

J'invitais les enfants à " écrire ", comme l'avait fait les Korwa avant eux, à s'emparer de ce geste qu'ils ne maîtrisaient pas, pour le seul plaisir de laisser sur la page une trace, plus ou moins linéaire comme celle qu'ils avaient vue dans les livres ou sur le carnet des ethnologues venus les étudier. Bien sûr, cette écriture " magique " nous ne pouvions pas la lire, c'était donc à eux de nous dire ce qu'ils avaient écrit, afin que nous puissions, s'ils en étaient d'accord, la noter en écriture commune, celle qu'ils allaient apprendre tout au long de l'année. A tour de rôle, chacun vint " lire " son écrit à la maîtresse ou à moi. Certains rentraient presque en transe, inspirés par ces graphes inventés, ces petites traces presque iconiques qui évoquaient des escargots ou des soleils ! " Et puis le garçon il tombe dans le puits, et puis il rencontre un magicien… ".

Dans la machine il y a Paméla
Dans la neige j'ai vu un escargot
Un couloir dans l'école Jules Ferry
Les nuages escargots volent et changent de place.
Escargot soleil laine, c'est fini.
nous dit Paméla. Elle rayonne de joie, regardant le mystère de ces signes dans lesquels elle s'est retrouvée, elle, son école, le macro et le microcosme.
Hervé, lui, ne disait rien. Ce " bon élève " d'origine asiatique, enfant très sage et très silencieux, avait tracé quelques figures, presque rien, et restait muet, bras ballant près de la maîtresse navrée. Je les rejoignis. " Roue ", dit Hervé. J'écrivis " roue ", et le félicitait.
Roue
Triangle
Eau
Carré
Des bateaux

Il me regardait avec inquiétude. Vraiment, c'était bien ? J'étais contente ? Il avait fait ce que je demandais ?

L'expérience d'un silence inoui

C'est au moment de la lecture à haute voix qu'eut lieu l'instant le plus fort, le plus bouleversant de l'atelier. Tous les enfants écoutaient les textes que nous avions écrits sous leur dictée, en regardant la planche originale que chacun tenait vis à vis de ses camarades.
Quand je lus ce que j'appellerai le poème d'Hervé, une certaine qualité de silence régna. Mieux que tous les mots, ce silence, suspendu, troublé, touché lui montra la valeur de ce qu'il avait écrit. Plus de maître, plus d'élève, mais ce souffle suspendu de l'autre qui reçoit…

Et si l'atelier d'écriture était avant tout l'expérience d'un silence inouï ? Un silence plein, un silence éloquent, un silence enfin, plus convaincant que tous ces mots dont on peut dire : " C'est bien joli, tout ça, mais ce ne sont que des mots ! ". Le silence de celui qui écoute et qui , écoutant entend qu'on l'appelle, que le texte fait appel à lui.

Je voudrais évoquer un deuxième exemple.
L'atelier se passe à la Maison d'Arrêt de Chaumont. L'enseignant l'accompagne, se soumettant avec tous les autres aux propositions d'écriture que je lance, et auxquelles je me prête également. Ce matin-là nous sommes huit autour de la table de formica bleue. Le ciel est du même bleu que la table. On le voit à travers les barreaux des deux fenêtres en hauteur qui éclairent la double cellule qui sert de classe.

La littérature, il s'en fout, il " crève la dalle "

Frédéric a vingt ans, les cheveux coupés ras, il vient d'une cité. Il s'est fait prendre pour un casse. Je ne le sais pas encore. Il me regarde avec un mélange de méfiance et d'espoir. Sur le qui-vive, prêt à mordre. Qu'est-ce que je lui veux ? Qu'est-ce que je peux faire pour lui ? L'enseignant l'a informé de cette rencontre avec un écrivain. Il a dit oui, qu'il voulait venir ; Pourquoi ? La prochaine fois peut-être, je leur demanderai. M'avoueront-ils qu'ils viennent pour passer le temps ? Pour sortir de la cellule… Leurs réponses m'étonneront-elles ? En tout cas, il est là, ce matin. Et quand je demande à chacun d'écrire une phrase courte, n'importe laquelle, la première qui leur passe par la tête, il le fait, comme tous les autres. Je leur lis alors un texte de Leiris ( " …reusement ! " extrait de Biffures) dans lequel l'écrivain ouvre sur plusieurs pages la phrase " Sur le sol de la pièce le soldat vient de tomber ". Fort de cette lecture, chacun lit sa phrase et nous imaginons des pistes qui permettent de la développer. Frédéric lit " Je crève la dalle ". Il me balance la phrase dans la figure. La littérature, il s'en fout, lui, il crève la dalle. Je lui demande : " Tu as faim ? " Il sourit. Bon, j'entends cette langue… on va pouvoir parler.

Mi-hargneux, mi-narquois (du moins est-ce ainsi qu'il m'apparaît) il m'explique que le gardien l'a réveillé pour venir à l'atelier (sur sa demande du jour précédent, ce qu'il oublie à l'instant) et qu'il n'a pas eu le temps de prendre de petit-déjeuner. Nous échangeons encore quelques mots puis chacun reprend sa phrase pour l'ouvrir, la développer, lui trouver des extensions. Frédéric joue le jeu. Tout le monde écrit. Nouveau tour de lecture. Frédéric lit (je cite de mémoire) " Quand j'avais dix-douze ans, je voulais être un boss comme ceux de mon quartier, mais pas n'importe quel boss, un vrai, un de ceux qui a été en prison. Si j'avais su ! Maintenant j'ai faim de vivre. Quand je sortirai d'ici, je dévorerai la vie comme je dévorerai la gamelle à midi ".
" Si j'avais su… "
" Qu'est-ce que tu sais maintenant que tu ne savais pas ? " lui ai-je demandé.
Et je ne me souciais plus non plus de littérature quand je lui posai cette question. Je lui dis aussi avec cruauté :
" Tout à l'heure je vais sortir, dans une heure, une heure et demi ajoutai-je en regardant ma montre. Et toi, tu vas rester. Et cet après-midi, je vais rencontrer des petits mômes comme celui que tu étais. J'ai pas envie de les retrouver dans dix ans enfermés. Et toi non plus. Alors, qu'est-ce que je pourrais leur dire ? Qu'est-ce que tu sais, dis-moi. Dis-le moi pour eux !! "

" Bon courage "

Frédéric n'était plus ni narquois ni hargneux. Pendant une heure, ensemble, avec lui et les autres, on a réfléchi… On n'a pas trouvé la solution miracle, bien sûr, sinon je vous le dirais, mais cette réflexion n'en a pas moins été formidablement féconde.
Telle quelle, l'histoire est bouclée, et je pourrais la conclure, je voudrais cependant y ajouter deux faits qui, s'ils en dispersent l'efficacité narrative, n'en ont pas moins leur propre intérêt.
" Gamelle " avait écrit Frédéric. Gamelle, ça fait chien, avait protesté un des participants. Frédéric avait cherché un autre mot. " Le repas " sonnait faux. Idem, le déjeuner, " mon plat ". " La soupe ", c'était l'expression la plus usuelle. Pourtant, ce n'est pas de la soupe qu'il allait manger… On a cherché encore. On cherchait ensemble le mot juste. C'était une discussion littéraire.

Tandis que nous discutions autour de son " si j'avais su ", un événement exceptionnel s'est produit : le directeur de l'établissement lui-même est venu nous saluer. Il est entré précédé d'un gardien, sans frapper bien sûr, les gardiens ne frappent pas avant d'entrer dans une cellule ! (et l'école est une double cellule, en haut d'une galerie, au cœur de l'espace de détention). Il nous a salués " Madame, messieurs (ou monsieur, la nuance on le verra est d'importance) " Il a prononcé quelques mots courtois et puis il s'est retiré en nous souhaitant " Bon courage ". C'était une marque de reconnaissance notable de sa part que de venir dans notre atelier en officialiser l'existence, en quelque sorte. J'en appréciais le sens, tout en regrettant l'interruption. Mais quand je me retournai, je vis mon Frédéric livide, mâchoires serrées, les yeux jetant des étincelles de fureur.
" Vous avez entendu, bon courage, il vous a souhaité bon courage ! Il faut du courage pour travailler avec des merdes comme nous. "

Ce n'est pas du tout ce que j'avais compris. " C'est à vous qu'il souhaitait bon courage, bon courage de vous affronter à l'écriture ! Du ministre à l'écrivain, en passant par l'instit et l'ouvrier, tout le monde a peur devant la page blanche ! Rien de plus redoutable que le monstre écriture ! C'est à vous qu'il a souhaité bon courage ! Bon courage de vous coltiner un écrivain, des livres, de l'écriture ! "
" Nous ? il ne nous a même pas regardés, pas salués, " madame, monsieur ", nous rien, pas un mot, pas un regard !!! "

L'accès au symbolique

J'abrège un échange qui ne se calma que très lentement, et au terme duquel, malgré ma sincérité, il me fut impossible de convaincre mon interlocuteur, soutenu par tous les autres détenus, que la courtoisie du directeur s'adressait aussi à eux… Je dus envisager qu'ils pouvaient avoir raison. Que le directeur avait peut-être dit " Monsieur ", s'adressant à l'enseignant, et non " messieurs " comme je l'avais entendu. Que son " Bon courage " ne s'adressait peut-être pas à eux…
Si j'ai voulu terminer sur cet exemple, c'est qu'il me semble manifester avec une évidence flagrante l'importance de l'accès au symbolique pour échapper aux violences du passage à l'acte. Rien n'est plus important que le langage, c'est à dire la parole, non comme outil de communication, mais comme dimension symbolique dans laquelle se constitue l'identité. Comme espace littéraire, c'est-à-dire espace de création et d'interprétation.

"Les actes des hommes sont si inexplicables, l'homme a du mal à se comprendre lui-même, la littérature n'est en fait que l'observation de l'homme par lui-même, et quand l'homme s'examine, germe alors un brin de conscience qui éclaire son soi. "
Ainsi sont traduits les propos de Gao Xingjian dans le discours qu'il prononce en décembre 2000 devant l'Académie suédoise qui vient de lui décerner le prix Nobel de littérature.
Ce " brin de conscience " est le plus beau rameau de paix qui soit. Le voir naître est un des grands bonheurs que me donnent ces ateliers où l'écriture est avant tout un accès à la lecture.

(Cet article reprend certains exemples évoqués dans Le rôle de l'écrivain dans un contrat Ville-Lecture publié dans "Enfants, parents et rapport à l'écrit" Prévenir l'illettrisme disponible auprès de l'association Initiales Tour d'Arse 2 rue des tanneries 52000 Chaumont - tél./fax : 03 25 01 01 16 )

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