A quoi bon des ateliers d'écriture ?

 

(article publié dans Atlantiques fév 95)

 

Faire écrire les autres?
Mais c'est le contraire qu'il faudrait faire : enseigner le découragement d'écrire.

Bernard Noël

La réserve dans laquelle quelques uns de mes amis tiennent les ateliers d'écriture, la méfiance que leur multiplication suscite dans les organismes qui les subventionnent, m'ont conduite à m'interroger sur ma pratique d'écrivain animant des ateliers d'écriture.

J'hésite sur la méthode à suivre pour mener à bien cette interrogation... j'ai découvert, avec le travail de C. Boniface la diversité de cette pratique, deviné les enjeux de pouvoir, entrevu les territoires qu'elle délimitait. Jamais je n'avais cherché à me situer dans cette géographie. Vais-je le faire maintenant, ou vais-je plutôt faire l'histoire des ateliers auxquels j'ai participé, toujours à titre d'écrivain rémunéré.

Cette précision me conduit à une première définition : je ne pratique pas l'atelier d'écriture pour mon compte personnel, comme un lieu de création où le collectif soutient l'individu défaillant, ni comme un espace de loisir culturel.  C'est un travail.

Lequel?

Mon premier atelier a démarré comme un jeu, pour donner corps à une amitié, celle qui me liait à la conservatrice de la bibliothèque pour enfants de Beaubourg. Je lisais beaucoup de haikus, un archétype formel s'était dégagé de leur entassement dans ma tête : circonstancielle, principale, sujet inversé. J'en avais fait un jeu de cartes, propre à produire des haikus aléatoires assez convaincants. Elle a eu l'idée d'en expérimenter l'effet sur une classe. C'était un jeu, sans autre prétention que de trouver ou de retrouver un plaisir lié aux mots, à leur lecture. Le jeu remettait tous les participants sur le même plan. Tous à égalité. Ce n'était rien, mais il s'est avéré que pour certains, c'était la chance de quitter le mauvais rôle qui leur avait été assigné par l'école, et qu'ils avaient endossés, faute de pouvoir en imposer un autre. Pour tous une voie d'accès vers un mode d'intelligence de la phrase, une initiation heureuse à un type d'écriture.

L'expérience était si positive pour tous que nous l'avons renouvelée. Cela m'intéressait à condition d'en varier à chaque fois l'horizon. Après les haikus, je m'intéressai au thème de la Nef des Fous, au poème de Sébastien Brandt et au tableau de Jérome Bosch. J'ai poursuivi avec plusieurs groupes d'enfants cette voie, avec des matériaux différents ; l'écriture fut prise comme matériau sonore, enregistrée, chaque enfant a gardé une cassette qui témoigne de cette année-là, une autre fois elle se confrontait au dessin par ordinateur, à la mise en espace. Hatier en fit un album.

Une autre fois, je fus imposée à un instituteur dans le cadre d'une classe de découverte. Pour une découverte, c'en fut une. Il nous baladait d'un phare à un cimetière, d'une plage de galets à une salle obscure, d'un pique-nique à un tour en bateau. Tout fut matière d'écriture. Tout écriture fut renouvellement de plaisir. Comment? Je ne sais pas. Cela finit sur la scène du CAC de Dieppe, par une mise en espace des textes travaillés avec les enfants. Ils avaient décrit les galets, puis, grâce à une simple opération grammaticale transformant les ils  en je,  ils étaient devenus galets... le plaisir que nous avons tous partagés de cette rencontre est inoubliable.

Petit à petit, ne m'importait plus ni la technique, ni le sujet. Seule comptait la rencontre. Je venais témoigner pour l'écriture, devant un jury sévère ou complaisant, répondre d'elle, prouver qu'elle n'était pas morte. 

Et dans certains milieux, ceux des ZEP, des LEP, des DSU, ceux des banlieues et des marges, j'ai mesuré l'importance que pouvait prendre ce témoignage.

Personne ne vient au monde de par sa propre volonté, seuls les écrivains peuvent donner naissance à des écrivains, les plus grands sont les plus féconds. On ne rencontre les grands écrivains que dans les livres, jamais ailleurs, jamais en vrai. Celui qu'on rencontre en chair et en os n'est jamais que l'apparence  de l'autre, qui se cache et se montre à la fois dans l'écriture. Mais encore faut-il avoir accès à ce monde de l'écrit qui est, pour toute une jeune population, un monde de martiens, une autre planète... l'écrivain alors, le petit, l'apparent, peut servir de média entre les deux mondes, en s'exposant à la rencontre.

Avec deux classes de CM dont, sans m'en parler au préalable, on avait choisi les meilleurs éléments, j'ai voulu tenter une expérience nouvelle : j'ai essayé de retrouver avec eux la forme qui avait donné naissance à mon premier livre. A ce propos j'ai écrit dans la préface qui accompagne le livret :

 

Le travail a été long, difficile, presque décourageant pour certains. Pour la première fois j'entraînais des enfants dans la douleur de l'écriture. J'ai fait beaucoup d'ateliers mais c'est la première fois que nous allons si loin ensemble. Je ne sais pas pourquoi, c'était comme ça, cette fois.

La poésie nous a sauvés.

Les règles dont elle s'arme ne servent qu'à détourner l'attention du censeur aux idées courtes qui surveille le travail et prétend le diriger, lui qui ne sait rien du grand mystère en quête duquel nous allons, dont il ne soupçonne même pas l'existence. Ce censeur est dans nos têtes, dans la plus jeune déjà il est là, sûr de lui; toujours là quarante ans plus tard, à peine vacillant d'avoir été tant et tant ébranlé.

Et la règle vient, qui libère le plaisir de la langue, comme en l'écrasant on libère le parfum d'une écorce ou d'une feuille.(...)

Le mystère de l'écriture est entier.

C'est le même pour l'enfant qui trace son premier mot personnel et pour le poète qui a consacré toute sa vie à la recherche...

Plutôt que d'atelier, il faudrait peut-être parler de laboratoire d'écriture pour ces rencontres où un écrivain met de côté la poursuite de son texte pour aller à l'aventure avec des enfants dans la langue.

 

Un des derniers ateliers auquel j'ai participé était assez différent de tous ceux que j'avais fait avant. Nous étions deux intervenants à en assurer l'encadrement, et les autres participants étaient des adultes, fonctionnaires de l'EN, en quête de solutions nouvelles. Ils venaient chercher des techniques d'écriture, pour eux et pour leurs élèves. Certains n'en étaient pas à leur premier atelier, leurs écrits témoignaient d'une compétence sensible, non sans danger. Comme les autres, cet atelier a été avant tout un moment de plaisir partagé. Les procédés utilisés pourront être remis en jeu, mais l'engagement de l'écrivain dans le travail manquera. Cet engagement qui m'a fait écrire, en préface cette fois d'un conte écrit avec des volontaires, illettrés ou analphabètes :

 

 Pour Geanina Munoz, la lutte contre l'illettrisme n'est qu'en second lieu un travail d'enseignement. La première tâche est d'aller chercher ceux qui ont perdu ou n'ont jamais eu l'usage des mots écrits, de leur redonner le courage d'affronter ce manque.

Qui mieux que l'écrivain connaît la douleur de ce manque, lui qui n'est pas, comme on le croit communément, le maître des mots, mais au contraire leur servant, leur fou;  lui dont le travail est de chercher, sans jamais renoncer, malgré les difficultés de toutes sortes, ses mots.

Des mots pour quoi faire?

Pour dire, pensais-je en offrant aux volontaires ce début de conte, la difficulté d'être en exil de sa langue. Pour faire passer et conserver l'ailleurs dans l'ici, l'hier dans l'aujourd'hui, ont voulu aussi  nos compagnons.

C'est ainsi que nos voix se sont mêlées pour offrir à tous les lecteurs, apprentis ou confirmés, un conte sans feu ni lieu, en espérant qu'ils l'accueilleront.

 

Plus d'un Français sur cinq est illettré, paraît-il.

Pourquoi l'école ne parvient-elle plus à jouer ce rôle minimal qui était le sien autrefois : apprendre à tous à lire, écrire et compter.

Du temps où la richesse de la culture était réservée aux “meilleurs”, l'école primaire opérait le tri, donnait à une infime partie de la classe inférieure, une chance de “s'élever” au-dessus d'elle même, une chance aux enfants de marcher sur la tête de leurs parents. La classe supérieure se succédait naturellement à elle-même, avec une proportion équivalente de “traitres”, dont une bonne partie pouvait être récupérée par le milieu artistique.

Lire alors, écrire et compter était indispensable à tout acte social.

Le livre était le support le plus commode pour emmagasiner un savoir, le rendre disponible, permettre de le consulter à volonté et de le diffuser. Avocats, médecins, professeurs avaient une bibliothèque. Dans cette bibliothèque la moitié des ouvrages recèlait les connaissances dont ils avaient besoin pour exercer. L'autre moitié représentait la culture de l'époque, documents, essais, ouvrages d'histoire, grands classiques, poésie, avec, pour les plus curieux, quelques publications contemporaines. Les enfants héritaient à la fois des livres et de leur goût.

Le livre était aussi le moyen de distraction le plus accessible. La télévision procure désormais cette somnolence ouatée, jusqu'à l'oubli de la réalité, cette immersion dans l'imaginaire, qui se nourrissait alors de romans, feuilletons et mélodrames à rebondissements, littérature populaire de toutes sortes.  Des “choses idiotes et douces” (F. Boyer) dont le roman savait consoler son lecteur, les séries télévisées ont fait aujourd'hui leur territoire.

Plus nombreux  et plus accessibles, les livres ont aussi perdu une part de leur prestige. Ils ne sont plus le symbole de la réussite sociale, la marque extérieure de richesse qu'on affiche fièrement.

Des gens qui hier encore lisaient un roman policier de temps en temps, un roman historique, un “classique” ou le dernier Goncourt n'ont pas ouvert un livre depuis un an, cinq ans... on n'a pas le temps de lire, on n'a plus le temps, on ne sait plus...

<... la génération précédente avait dû apprendre à écrire et à lire pour pouvoir communiquer à distance, avec les enfants partis faire la guerre, ou travailler en ville par exemple. L'industrialisation avait provoqué un élargissement du monde qui rendait la lecture utile, nécessaire, Il fallait lire pour se tenir au courant des informations, pour utiliser une recette, un mode d'emploi,  pour choisir un programme, pour apprendre,  se distraire. Le monde a rétréci à nouveau. Les nouvelles techniques téléphoniques, informatiques, télévisuelles rendent la lecture presque superflue. On peut se débrouiller sans, comme avant, avant l'école obligatoire et gratuite. Une nouvelle aristocratie de lettrés est en train de naître. Qui risque de finir comme l'autre.

L'apprentissage de la lecture n'est plus directement branché sur la vie, c'est un outil scolaire dont la société dans son ensemble ne ressent plus le besoin. Désormais déchiffrer suffit.

Et les enfants n'ont plus la chance que leur donnait l'école autrefois, de trouver dans les livres une échappée à toute école, à toute famille, à toute histoire. Une renaissance...

On pourrait penser que les écrivains vont disparaître. Ils se multiplient au contraire. Tout le monde se voudrait écrivain. S'exprimer, se dire, se raconter... Certains ateliers d'écriture s'appuient sur cette demande, la flattent, en font commerce. La réflexion de notre ami Bernard, dont on sait combien de jeunes auteurs, de revues débutantes, d'apprentis écrivains il a encouragés, a ici tout son sel. Les ateliers d'écriture doivent avant tout aider les participants à trouver leur voix, à se situer dans une filiation littéraire dont elle est l'expression, leur remettre cet héritage qui est le leur, celui d'une littérature qu'ils ne connaissent pas mais qui, elle, les connaît.

Des millions de gens de par le monde ont découvert en lisant ces mouvements profonds qui les habitaient mais dont ils n'avaient pas conscience. En entrant dans une oeuvre, ils ont découvert qu'ils entraient en eux-mêmes. Certaines oeuvres sont d'accès facile, d'autres, et non des moindres, sont escarpées ou secrètes. Certaines oeuvres grandissent au fur et à mesure qu'on les pénètre, se compliquent, se ramifient, lancent la mémoire dans de vraies directions et sur de fausses pistes...

La littérature en ouvrant à la multiplicité du réel, résiste seule au raz-de-marée qui devrait emporter les livres vers un passé révolu. Peut-on l'enseigner?

Elle est en elle-même un enseignement pour peu qu'on s'y penche. Il faut donc moins transmettre des connaissances que susciter (ressusciter) le désir de savoir, le plaisir de lire et d'écrire. Il ne suffit pas de donner à lire, il faut partager l'aventure de la lecture, faire partager notre passion de la lecture et de l'écriture.

Dans les ateliers que je fais, l'écriture est le lieu  de la rencontre, pas l'objet enseigné. Elle permet au participant de se projeter dans son abstraction, de se reconnaître dans ces corps imprimés, de pouvoir se lire enfin.

Mais, pour qui prétend à l'écriture, il n'y a qu'une seule école, elle est dans les livres.

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